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Soins

L’obésité chez l’enfant et l’adolescent : pourquoi un « psy » ?

Clarisse Langer et Mireille Boillon

Printemps 2016 - Lettre n°18
#obésité #Surpoids #Enfants #REDOM #Manger #Nourriture

L’obésité infantile est aujourd’hui reconnue comme un fléau mondial qu’il s’agit d’endiguer (1). Les travaux menés par les instances médicales et politiques ont donné naissance à des dispositifs particuliers de prise en charge des enfants en surpoids ou obèses, depuis une dizaine d’années maintenant. Dans un tel dispositif, un travail pluridisciplinaire et de coopération avec l’enfant et sa famille est mis en oeuvre, travail qui vise plus pariculièrement un changement de comportement dans le domaine de l’alimentation et de l’activité physique. REDOM Jeunes est l’un de ces dispositifs, et il prend en charge les enfants et leur famille domiciliés dans le Nord de l’Alsace, dans plus de la moitié de la surface du Bas-Rhin.

Il arrive que la prise de poids ait une cause médicale, mais le plus souvent, il s’agit de modes de vie qui entraînent un déséquilibre entre, d’une part, les apports caloriques et, d’autre part, les dépenses énergétiques. Ces modes de vie persistent malgré toutes les actions menées pour promouvoir des modes de vie plus sains, fondés sur une activité physique suffisante et une alimentation mieux équilibrée, elle même basée sur les sensations essentielles de faim et de satiété. Par ailleurs, on connaît depuis de nombreuses années les résultats peu probants des régimes restrictifs, voire leurs répercussions aggravantes sur l’équilibre pondéral (3).

Pourquoi toutes ces tentatives entreprises pour diminuer la prévalence de l’obésité ont-elles pour l’instant échoué ?
On sait aujourd’hui que la prise alimentaire est influencée par des secrétions, à la fois de neuromédiateurs et d’hormones. Il s’agit de protéines libérées par l’hypothalamus et le système limbique, qui est le système du plaisir (2). Ainsi, l’acte de manger n’est pas un comportement dénué d’émotions (2). Si tel était le cas, la prévalence de l’obésité infantile aurait depuis longtemps chuté.

Différentes recherches ont été menées, qui montrent que, sans liens affectifs, l’Homme ne peut pas survivre. D’abord René Spitz, psychiatre et psychanalyste, a montré que les enfants orphelins de guerre en 1945, accueillis dans des institutions, et correctement nourris, manifestaient rapidement des signes de souffrance psychique due à la carence affective. Puis le psychologue Harry Harlow, dans ses publications en 1958-1959, a montré que les singes nourris mécaniquement manifestaient des signes cliniques de retrait social, voire mourraient. Enfin, John Bowlby, psychiatre et psychanalyste britannique, a élaboré la « théorie de l’attachement » grâce à ses travaux qui s’échelonnent de 1959 à 1980. Cette théorie énonce qu’un jeune enfant a besoin de développer une relation d’attachement avec au moins une personne, de façon cohérente et continue, en même temps que d’être nourri et soigné.
Le tout petit, lorsqu’il vient au monde, sait, entre autres, téter, dormir et pleurer. La mère, ou la personne qui donne les soins à l’enfant, quand elle entend l’enfant crier, interprète cet appel comme « j’ai faim ». Elle va parler à l’enfant et lui donner le sein ou le biberon, en l’entourant de son affection et de sa présence.

Ainsi, dès la naissance, l’acte de manger est pris dans un système relationnel. Manger n’est pas une simple satisfaction de la tension interne de la faim, mais un acte complexe humanisant qui crée du lien, un partage et de la transmission. Il s’agit d’une interaction cognitive et émotionnelle, accompagnée de vécus corporels, c’est-à-dire des sensations qui traversent le corps, par exemple, lors de la manipulation (porté, soulevé, retourné) au moment des soins. Ainsi, dans l’acte de nourrissage se jouent des éléments relationnels à la fois extrinsèques et intrinsèques, tels que les émotions et les vécus corporels, que l’enfant perçoit dès le début de la vie.
Ce sont ces expériences de plaisir et de déplaisir qui fondent les premières représentations du bébé, et elles s’enrichiront de toutes les expériences à venir.

Manger est donc un acte symbolique relationnel autant qu’une question de survie. Pour s’en rendre compte, il suffit de penser aux enfants qui refusent la nourriture à table, ou ceux qui réclament toujours plus à manger. Manger compulsivement, n’est-ce pas manger sous la poussée d’une force non maîtrisable, qui a pour origine une tension et qui tend vers un but, une satisfaction ? Freud parle de « pulsion » (4). Ces mécanismes aux sources inconscientes sont responsables du recours excessif à la nourriture.

En entretien psychologique, il s’agit alors de faire émerger ces mécanismes souvent pluriels, « de dégager le poids de l’émotionnel et des déterminismes, de dégager les couches déposées par l’entourage (…) pour tendre vers la révélation de soi-même » (3). Le surpoids, surtout l’obésité, sont souvent des symptômes, des moyens d’expression du corps, quand la parole est empêchée. Il en est de même pour l’agitation de l’enfant, ou son apathie qui accompagne souvent la prise de poids excessive.

Ainsi, le conflit de loyauté, la colère, la tristesse, le désarroi, le sentiment d’abandon ou d’inexistence sont autant de raisons de manger que la sensation de faim. Il convient alors de mettre en mots les conflits psychiques qui se jouent à l’insu de l’enfant ou de l’adolescent, ce qui aura pour effet un apaisement intérieur et une diminution du recours à la prise alimentaire.

Par la suite, l’enfant pourra plus facilement déplacer la source de plaisir solitaire que représente l’aliment, vers d’autres sources de plaisir comme l’activité physique, intellectuelle, artistique ou autre. Ces activités « plaisir » favorisent le bien-être, par la sécrétion d’endorphine, tout en permettant à l’enfant ou l’adolescent de rencontrer des pairs, qui partagent ses difficultés. Prenons l’exemple d’un enfant de 10 ans environ, obèse depuis quelques années, que j’ai pu accompagner. Par le jeu du langage et du dessin, il a pu exprimer sa peur insurmontable, liée, non pas au décès de son père, comme nous le croyions au départ, mais aux réactions de sa mère lors des ces épisodes d’effroi. C’est seulement lorsque la mère a pu entendre ce qui se jouait pour son fils qu’un apaisement a pu se faire jour, et qu’un changement comportemental a pu être observé.

Cet exemple montre aussi qu’un travail avec les parents est nécessaire, non pas pour les remettre en question, chaque parent fait ce qu’il peut, mais pour leur permettre d’entendre autrement leurs enfants.

 

Bibliographie :


(1) OMS Surpoids et obésité de l’enfant [ en ligne ] http://www.who.int/dietphysicalactivity/childhood/fr/
(2) S. Clerget, Les kilos émotionnels, comment s’en libérer, Albin Michel, 2009
(3) C. Grangeard, Comprendre l’obésité, une question de personne, un problème de société », Albin Michel, 2012
(4) S. Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, 1905, Éd. Gallimard

 

 

 

 

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